Notre-Dame de la Nef
© Primatiale Saint-André Bordeaux
La dévotion et les souvenirs de Notre Dame de la Nef de la cathédrale de Bordeaux, semblent un peu oubliés. Ne serait-il pas opportun de les réveiller ?
Gilbert Grimaud, Chanoine théologal de la cathédrale Saint-André, en 1630, écrivait que de temps immémorial Marie fut la patronne de Bordeaux.
« La naphte (bitume liquide), dit-il, ne vole pas avec une telle avidité au feu duquel elle se sent proche, et l'héliotrope ne tourne pas plus naturellement avec le soleil, que le peuple de Bourdeaux à honorer la Vierge en toutes occasions. »
Il faut dire que l'église de Saint-André possédait depuis longtemps trois chapelles dédiées à la Reine du Ciel.
L'une était à son chevet. C'est la chapelle actuelle du Sacré-Cœur. Elle existait sous ce vocable avant le XV° siècle. C'était la « chapelle de Notre Dame », sans autre désignation. Beaucoup de chanoines, dès le XV° siècle voulurent y être enterrés.
L'autre dédiée à Notre dame de Pitié (avant le XVI siècle), se trouvait dans le côté nord de l'église, à l'emplacement de l'autel de la chapelle de Notre-Dame du Mont Carmel.
La troisième se voyait dans le cloître de la Cathédrale, édifié au XV° siècle, sur le côté sud de l'église et aujourd'hui détruit. On l'appelait, dans un acte capitulaire de 1601 : « Notre Dame qui est dans le cloître ».
Cette chapelle du cloître servait de lieu de réunion à diverses confréries, notamment aux élèves du Collège de Guyenne et aux officiers ecclésiastiques de Bordeaux, entre autres aux notaires apostoliques.
C'est là qu'était une statue d'albâtre de la Madone, du XV° siècle, « laquelle, nous dit Gilbert Grimaud, de son seul aspect donne de la dévotion ». La Vierge, debout, tenait l'Enfant Jésus sur son bras droit, contrairement à l'usage des femmes, et de la main gauche une rose. Les deux personnages étaient couronnés.
Or, en ce temps là, les exercices de l'indulgence dite du « Grand Pardon », accordée par le Pape Clément V, en 1308, se continuaient fidèlement à travers les années et les siècles, avec grand empressement et piété des fidèles.
Cette indulgence octroyée, en l'honneur de Saint André, au jour et fête de la translation de son corps (9 mai), avec visites de l'église cathédrale, s'étendait dans les vingt jours qui précédaient cet anniversaire, depuis le 19 avril, et pendant les vingt autres jours qui suivaient (jusqu'au 29 mai).
Tous les soirs de cette pieuse quarantaine, le chapitre faisait changer en musique les litanies de la Sainte Vierge.
Ces cérémonies annuelles de la Cathédrale habituaient peu à peu les fidèles à se réunir en foule dans la nef de cette église, seul vaisseau capable, par ses dimensions de les grouper tous.
Ces circonstances suggérèrent l'idée d'établir, en cet endroit, des autels provisoires et, finalement, l'autel de Marie, sur lequel le Chapitre fit placer la statue de la Vierge qui se trouvait dans le cloître.
C'est ainsi que cette image de Notre Dame prit naturellement le nom de Notre Dame de la Nef, du lieu où on l'avait mise. Son autel se trouvait exactement à l'endroit occupé aujourd'hui par le banc archiépiscopal et canonial, en face de la grande chaire.
Or, la dévotion à cet autel et à cette image se précisa un jour, vers le mois d'octobre 1628.
Une vertueuse dame de Bordeaux, Marie du Bosq, âgée de 60 ans, étant venue à Saint-André, après une longue maladie, et tout en priant devant ce nouvel autel de la Vierge, fut inspirée d'en faire célébrer la Sainte-Messe. Elle réussit à obtenir la permission de la faire dire en un lieu où l'on n'avait pas encore officié. Elle offrit en même temps une nappe d'autel pour cette cérémonie et voulut que l'intention de cette première messe fût pour le roi Louis XIII, afin que Dieu lui donnât la victoire contre les Anglais qui venaient d'arriver au secours de La Rochelle assiégée par nos troupes.
Cet avantage inespéré que remportèrent peu après nos armées, accrédita fortement la dévotion de Notre Dame en son nouveau lieu de culte.
Depuis lors, l'attrait s'augmenta pour cette image de la Vierge, plusieurs personnes y étant venu demander du secours dans leurs nécessités et l'ayant obtenu à la suite de leurs prières devant cet autel.
D'autres prétendirent même avoir vu s'élever, durant la messe célébrée en ce sanctuaire, entre l'élévation de la Sainte Hostie et celle du Calice, une couronne de fleurs artificielles qui était sur la tête de la statue.
C'est ainsi que les fidèles qui, d'ordinaire ne venaient à Saint André que le soir, commencèrent à s'y rendre le matin, et chacun demandait à y avoir sa messe célébrée à l'autel de Notre Dame de la Nef.
Telle est l'origine de cette dévotion, née très simplement, sans qu'il y ait eu aucune influence du clergé, ni en prédication, ni en exhortation, ni en prière extraordinaire, ni en publication de miracle.
On vit donc, en fort peu de temps tout un peuple se porter de lui-même avec un grand empressement dans cette vaste église. Jusque là, celle-ci était peu fréquentée, et surtout en ce milieu de la nef, qui est l'endroit de cet édifice, exposé aux courants d'air et au froid en hiver.
Cette dévotion si rapide ne pouvait être qu'inspirée par Celui qui tient entre ses mains les cœurs des hommes et leur communique telles impressions que bon Lui semble et pour les fins que seul il connaît et ordonne.
On n'eût jamais pensé qu'un si simple commencement eut pris une telle extension.
Depuis cette époque, on peut le dire, la chapelle de Notre Dame de la Nef fut, comme le désigne l'historien de Saint André, le docte chanoine Hiérosme Lopès, « en quelque sorte le Saint des Saints de la Cathédrale »
L'année suivante, en août 1629, au cours d'une cruelle épidémie de peste qui ravageait Bordeaux, la Cour du Parlement prit solennellement la Vierge pour protectrice et avocate de cette ville. Les conseillers firent vœu de se rendre chaque année, en robe rouge, devant l'autel de Notre Dame de la Nef, le jour de l'Assomption, d'y faire célébrer une messe solennelle avec l'assistance du Chapitre et d'y entretenir perpétuellement une lampe d'argent qu'ils offraient. En même temps ils donnaient de riches ornements pour servir à cette cérémonie. Ils furent fidèles à leur promesse chaque année et ils offrirent même, plus tard, une seconde lampe plus grande que la première.
Nous trouvons dans un inventaire dressé en 1630, des ornements appartenant à la chapelle de Notre Dame de la Nef :
« 35 robes de Notre Dame avec celles du Petit Jésus, »
« 20 chapeaux du Petit Jésus, »
De 1635 à 1646, les ex votos se multiplièrent. On remarque un oeil d'argent, une langue d'argent, « un peu épaisse », des bagues, « données par des femmes qui ne se nomment pas », une plaque d'argent figurant une poitrine, un cœur d'argent offert en actions de grâces « pour guérison de la taille ».
Le Chapitre et les fabriciens de Saint-André ne voulurent pas se laisser trop devancer par les conseillers du Parlement et entretinrent à leurs frais une lampe devant notre Madone (1640-1641).
C'est devant Elle aussi que les gouverneurs de Guyenne viennent à leur tour prêter les serments d'usage avec le cérémonial inauguré en 1644, par le Duc d'Epernon.
Etant entré par la Porte royale (celle qui est aujourd'hui murée et qui, comme nous l'avons déjà dit, correspond actuellement à la grande chaire), le Duc fit douze pas vers l'autel de Notre Dame de la Nef (placé en face de la porte) où il pria pendant quelques instants, agenouillé sur un coussin de velours. Le doyen du Chapitre le salua et le complimenta. Le gouverneur se remit à genoux et, au pied de la statue miraculeuse, fit le serment d'être fidèle au Roi, de défendre les habitants de la ville et de la province contre toute oppression et de conserver fidèlement les usages, franchises et privilèges du Chapitre et de la ville.
On entonna le Te Deum, puis le Duc fut introduit dans le chœur et conduit à son prie-Dieu.
En 1645 de nouveaux confesseurs sont nommés pour satisfaire la dévotion des fidèles qui se rendent à la Cathédrale, particulièrement les jours des fêtes de Notre Dame.
Le Chapitre en 1648 embellit l'autel de Notre Dame de la Nef et y fait construire un retable à ses frais.
D'après Hiérosme Lopès, la Cathédrale de Bordeaux conservait des reliques qui provenaient de la Sainte vierge. Le Chapitre les avait placées dans un reliquaire d'argent que la veille des fêtes principales de la Sainte Vierge, on posait sur l'autel de la chapelle de Notre Dame de la Nerf, où il demeurait exposé à la vénération des fidèles.
En 1650, le roi Louis XIV fit son entrée dans la Primatiale, accompagné de sa mère la régente Anne d'Autriche et des plus grands seigneurs du royaume. Il ne voulut recevoir aucun honneur avant d'avoir payé à la Reine du Ciel le tribut de ses hommages et prié ainsi au pied de la statue vénérée de Notre Dame de la Nef.
C'est aussi à Elle que les Archevêques nommés de Bordeaux adressaient leur première prière.
Chaque fois qu'ils officiaient pontificalement à la Cathédrale, leur office se terminait par le chant des litanies devant l'autel marial.
Une dévotion si intense, si universellement propagée, depuis le plus humble des chrétiens jusqu'aux plus hauts personnages du royaume, méritait bien d'être encouragée par le Souverain Pontife.
Aussi le Pape Innocent X accordait-il, le 17 février 1650, des indulgences spéciales à la visite des sept principaux autels de la Cathédrale de Bordeaux, dont celui de notre Madone.
Un peu plus tard le 7 mars 1654, le même Pontife concédait « une indulgence plénière de sept années à tous les fidèles qui, contrits, confessés et communiés, visiteront dévotement l'église métropolitaine de Saint-André et la chapelle appelée Notre Dame de la Nef, les jours et fêtes de l'Assomption et de Saint-André »
Au XVIII siècle, le Chapitre, toujours fidèle à cette touchante dévotion, continua à donner tous ses soins à l'entretenir. Il faisait chanter tous les soirs, devant cet autel, les litanies de la Sainte Vierge en musique, depuis le 19 avril (fête de la translation de Saint André) jusqu'au 8 septembre (fête de la Nativité de Notre Dame). Du 8 septembre au 20 avril, on les chantait seulement le samedi, après les vêpres du Chapitre.
La Révolution fit disparaître la Vierge d'albâtre. Reléguée dans un coin du cloître, elle y demeura jusqu'en 1833.
Le 11 mai de cette année là, le Cardinal de Cheverus autorisa la sœur Rose de Trévoux à la transporter à la maison de Saint Projet des Filles de la Charité.
De là, parfaitement restaurée, elle fût transférée de nouveau dans la Cathédrale, non plus contre la muraille de la grande nef, mais au-dessus de l'autel de la chapelle de Notre Dame du Mont Carmel, laquelle était sous ce vocable depuis 1806.
On avait choisi pour accomplir l'heureuse restitution de cette statue à la piété des fidèles, le cinquantième anniversaire de la première messe du Souverain Pontife Pie IX ; Mgr Donnet présidait la cérémonie qui termina dignement les saints exercices d'une journée de grâce et de pieux souvenirs.
A l'occasion du retour solennel de l'image miraculeuse, le Chapitre de la primatiale s'engagea, par une sorte de vœu, à faire une station très édifiante, les dimanches et fêtes. Après l'office du soir, en quittant le chœur, les chanoines se rendaient à la chapelle dépositaire de l'antique statue, se prosternaient devant Notre Dame de la Nef et demeuraient ainsi agenouillés pendant le beau chant de l'inviolata suivi de l'oraison Défende quaesumus.
C'est encore dans cette chapelle que se réunit, aux fêtes de la Vierge, la Congrégation paroissiale de dames et de jeunes filles, dite « Congrégation de la Nef » s'avançant derrière sa riche bannière.
Mais, il faut le dire, sans doute parce qu'elle est haut placée, dans un endroit peu éclairé, les fidèles délaissent volontiers la statue de Notre Dame de la Nef pour accorder leur faveur aux deux Vierges du déambulatoire.
On ne peut que regretter cet abandon, et s'il était permis d'exprimer un vœu, peut-on demander de faire revivre, dans la mesure du possible, les pieuses traditions ancestrales de cette célèbre Madone, et de rétablir ainsi, dans toute son importance, le « Saint des saints de la Cathédrale »comme le disait si bien notre vieil auteur, Gilbert Grimaud ?
Jean-Claude VEISSIER
D'après des notes d'André Rebsomen
